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Les économistes Gabriel Zucman et Emmanuel Saez parlent d’elle comme d’une pionnière, une « figure fondatrice » de la recherche moderne sur la fiscalité. Pourtant, qui connaît Helen Tarasov ? Quasiment personne : elle n’a pas de page Wikipédia, dans aucune langue. « Helen Tarasov est une des toutes premières économistes à avoir essayé de quantifier la progressivité fiscale dans sa totalité, c’est-à-dire en prenant en compte l’ensemble des prélèvements obligatoires », dit d’elle Gabriel Zucman. C’est une approche particulièrement importante car elle permet d’éviter l’arbitraire des autres méthodologies qui ne se concentrent que sur un impôt ou quelques prélèvements en particulier. « Elle a, de fait, créé un nouveau champ d’études, que nous avons essayé, avec mon collègue Emmanuel Saez, de prolonger dans notre livre Le Triomphe de l’injustice », poursuit l’économiste.
Dans son rapport « Who Pays the Taxes ? » (Qui paie les impôts ?, en français), paru en 1941, commandé par le Congrès nord-américain sous l’administration Roosevelt, elle dresse pour la première fois une analyse de la répartition du poids de la fiscalité sur les citoyens, selon leur tranche de revenus. Ses analyses, comme ses conclusions, sont d’une terrible actualité. Elle démontre que les impôts indirects (comme les taxes sur la consommation, dont la TVA) pèsent proportionnellement plus sur les ménages à faibles revenus que sur les plus riches. Elle montre aussi que si l’impôt sur le revenu est progressif, il ne compense pas assez le côté injuste, voire régressif des autres formes d’imposition. Et que, dans son ensemble, la fiscalité états-unienne de la fin des années 1930 ne remplit pas son rôle redistributif, voire qu’elle aggrave les inégalités. Son travail est d’autant plus admirable qu’elle jongle aux États-Unis avec trois échelles d’imposition : au niveau fédéral – comme l’impôt sur le revenu –, au niveau des États et au niveau local (comté, ville…).
Se faire une place dans un monde d’hommes
Quand Roosevelt est élu à la Maison-Blanche, en 1932, le taux marginal d’imposition sur les plus riches est de 25 %. Il l’augmente à 63 % en 1932, 79 % en 1936, puis 91 % à partir de 1941, après la parution du livre d’Helen Tarasov. La chercheuse écrit son ouvrage alors que l’impôt sur le revenu des plus riches est bien plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui : 45 % en France, 37 % aux États-Unis au niveau fédéral, 51,8 % si on ajoute l’impôt local sur le revenu le plus élevé, celui de New York. Voilà pourquoi, de Zucman à Piketty, les économistes spécialisés dans les inégalités aiment rappeler les États-Unis de Roosevelt lorsque les libéraux estiment confiscatoire, toute hausse de la fiscalité sur les hauts revenus. C’est depuis les années 1980 que partout dans le monde, le taux marginal d’imposition sur les plus riches a chuté, et donc la progressivité de la fiscalité.
Si le livre est bien signé de son nom, il est précisé, dans la première édition : « écrit sous la supervisation de Gerhard Colm ». Autant dire qu’il n’a pas été simple pour la chercheuse de se faire une place dans ce monde d’hommes. D’ailleurs, sur sa vie, la seule source disponible est un enregistrement audio de 1989, où elle est interviewée par l’Association américaine des femmes diplômées des universités, disponible dans les archives publiques de Buncombe County, en Caroline du Nord. Elle y raconte qu’étudiante, elle se vouait plutôt aux relations internationales. « J’espérais intégrer le ministère des Affaires étrangères et travailler sur les traités, etc. À l’époque, je ne savais pas qu’il n’y avait pas de femmes dans ce domaine », raconte-t-elle. Au cours de ses études, on a essayé chaque fois de l’orienter « vers l’enseignement, les soins infirmiers, le métier de bibliothécaire et bien sûr le secrétariat ». Elle finit par suivre un cursus en économie, alors que Roosevelt entame son premier mandat et lance le New Deal pour faire face à la Grande Dépression.
Lorsque Helen Tarasov écrit son livre, Roosevelt est à la recherche de moyens : les États-Unis se préparent à la Seconde Guerre mondiale et les conséquences de la Grande Dépression se font encore sentir. Il lance en 1938 le Comité économique national temporaire, dont le but est d’étudier la concentration du pouvoir économique aux États-Unis et de faire rapport au Congrès des conclusions de ses enquêtes. Des chercheurs scrutent les monopoles, la situation des PME, de l’épargne des États-Uniens, les barrières commerciales, l’état de l’industrie et dans quelle mesure elle serait mobilisable en cas de guerre… En trois ans, ce comité a produit plus de 40 monographies spécialisées, dont celle de Helen Tarasov.
Dans son rapport, Helen Tarasov a calculé le montant total d’impôts payés par chaque groupe de revenu et ce que cela représentait pour chacun. C’est en reproduisant cette même méthode que les économistes se sont aperçus ces dernières années que la fiscalité devenait très nettement régressive pour les ultrariches. Les chercheurs de l’Institut des politiques publiques ont ainsi démontré, en 2023, que le taux d’imposition des Français représentait dans l’ensemble 50 % de leur revenu, mais qu’il tombait à 27 % pour les 0,01 % les plus riches. La taxe dite Zucman, un impôt plancher de 2 à 3 % sur le patrimoine des plus riches, vise à mettre fin à la régressivité de la fiscalité. Cette réalité se retrouve dans tous les pays dans lequel de telles études ont été réalisées ces dernières années, sous l’impulsion du « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », de Thomas Piketty, Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman.
70 %. C’était le taux d’imposition des riches aux États-Unis pendant plus de trente ans, des années 1930 à la fin des années 1960.
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