À Nancy, la Place à VivreS nourrit les corps et la citoyenneté

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Saint-Max (Meurthe-et-Moselle), envoyé spécial

L’étal est bien garni. En ce début novembre où l’automne n’a pas encore choisi son camp, les fruits et légumes d’été jouent encore les vedettes devant le chaland qui boude ostensiblement les poireaux, choux et courges, pourtant de saison. Le soleil s’étire sur la Place à vivreS.

Comme chaque mercredi matin, le marché solidaire s’est installé devant le centre social Saint-Michel-Jéricho, à l’ombre du viaduc Louis-Marin, qui relie Nancy à ses voisines Saint-Max et Malzéville. À ses pieds, la Meurthe, bleu vif ce jour-là, coule paisiblement en contrebas du jardin partagé, devant des grands moulins désaffectés transformés par le contre-jour en château fort. Autour, les immeubles bas, neufs ou entièrement rénovés, entourent de leur blancheur ce quartier populaire, l’un des huit d’habitat social de la métropole du Grand Nancy. L’ambiance sonore est assurée par les cris lointains des enfants de la garderie et par les discussions au marché.

Ce mercredi, il y a du monde. La Place à vivreS étant un petit monde en soi, toutes les activités proposées par et pour les habitants font leurs démonstrations, sous des barnums blanc et bleu censés protéger de la pluie, dont il n’y eut goutte. Pas facile de définir ce joyeux rassemblement. « La Place à vivreS, c’est un processus d’éducation populaire très classique », lance Dominique Hays, président du réseau Cocagne, qui fédère 134 structures d’insertion par l’activité économique centrées sur l’écologie et l’alimentation. « Il y a l’idée de place, où nous faisons société, poursuit celui qui a vu s’épanouir la première expérience du genre en Pas-de-Calais. Et il y a l’idée de vivreS, avec un S, pour le droit à se nourrir, mais aussi pour la participation des habitants. On peut proposer tous les programmes sociaux, multiplier les injonctions, si les gens ne sont pas au cœur du processus, ça ne fonctionne pas. »

« Ici, on tricote des politiques publiques pour aller vers les plus éloignés des droits et simplifier les démarches »

L’association Lortie s’est saisie de l’idée qui a germé dans le Nord pour l’implanter en Lorraine. Créée il y a vingt-sept ans, cette structure de chantiers d’insertion autour du maraîchage biologique et de l’accès à l’alimentation salarie 60 personnes en contrat de transition professionnelle encadrées par 20 permanents, et cultive puis distribue les récoltes des quatre hectares disséminés en bord de Meurthe.

Valérie, qui vend ce jour-là les jus de pomme et de raisin (et quels jus !), donne du concret : « La Place à vivreS, c’est un marché de fruits et légumes, bio et de saison, que l’on produit nous-mêmes et que l’on vend à tous les gens du quartier. Les prix ne sont pas chers, mais on fait en plus – 50 % aux gens au RSA et aux minima sociaux », s’enorgueillit cette ancienne maçonne qui relance sa vie professionnelle dans l’horticulture.

Au soleil et un peu à l’écart, ses collègues Gabriel et Mamadou s’offrent une pause après avoir distribué des paniers d’aide alimentaire. « C’est assez physique. On le fait sur quatre marchés différents chaque semaine », racontent ces deux salariés. Plus loin, un atelier géant de cuisine de rue s’anime. Dans ce quartier multiculturel, il y a mille et une façons de se réapproprier des produits du jour trop souvent perdus de vue à cause de leurs prix inabordables. Un comptoir des cuistots ajoute des idées de menu. Un atelier de réparation par soi-même mené par une recyclerie et une animation sur le compost organisée par le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement ajoutent leur touche. Et dans le jardin partagé du centre social, où, cette année, 2 600 personnes ont déjà participé aux 250 animations proposées, des plants et graines attendent de trouver preneurs.

En France, onze millions de personnes reconnaissent ne pas manger à leur faim. Cinq millions dépendent des distributions alimentaires, dont 1,5 million ont entre 16 et 35 ans. En Meurthe-et-Moselle, 95 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté. « L’urgence est plus que jamais là et nous impose de réagir vite. Mais nous voulons, les collectivités comme les associations, sortir de la logique d’aide alimentaire pour tester des alliances entre quartiers, entre le rural et l’urbain, en faisant avec les habitants et non plus pour eux mais sans eux », explique Chloé Blandin, adjointe au maire de Nancy.

Sur les neuf premiers mois de l’année dans le Grand Nancy, 900 personnes rencontrées sur les marchés solidaires organisés par Lortie ou en pied d’immeuble par les agents sociaux ont noué des liens avec les services sociaux (CCAS, maisons départementales de solidarité, centre social). 67 % n’avaient jamais bénéficié d’un accompagnement pour faire face à leurs difficultés.

« Ici, on tricote des politiques publiques pour aller vers les plus éloignés des droits et simplifier les démarches, décrit Annie Silvestri, vice-présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle. Place à vivreS est le plus bel exemple de coopération territoriale. On expérimente ailleurs quatre territoires zéro non-recours avec ATD Quart Monde, Nancy et la caisse d’allocations familiales. On noue des coconstructions de projets avec les collectivités, des professionnels du social, des associations d’habitants, de solidarité, de santé, les commerçants… »

Un jardin maraîcher un peu particulier

À Laxou, toujours dans le Grand Nancy, l’accès à l’alimentation conçu comme moyen d’émancipation s’est traduit par un jardin maraîcher un peu particulier : développé par la régie de quartier et Lortie, il accueille des activités périscolaires pour apprendre les aliments locaux et de saison et lutter contre la consommation des produits ultratransformés de la grande distribution.

Quant à Emplettes et cagettes, l’association livre chaque troisième semaine du mois, quand les fins de mois deviennent difficiles, 1 500 familles adhérentes dans 183 villes et villages de la région nancéenne et du sud du département. Leur panier alimentaire, payé 20 euros, propose des produits élémentaires achetés grâce à une commande groupée aux producteurs du coin. « Plus les gens sont pauvres et plus cher ils payent leur alimentation parce qu’ils ne peuvent pas se déplacer. On se met donc à plusieurs et on achète groupés », explique Huguette Boissonnat, présidente de l’association.

Puisque l’initiative fonctionne, une plateforme d’alimentation solidaire, MMT54, a été créée il y a moins d’un an, sous l’impulsion des comités de personnes en précarité alimentaire, des fournisseurs, associations et institutions publiques. Il s’agit de démultiplier les achats solidaires en y ajoutant une touche : la garantie d’une juste rémunération aux agriculteurs locaux qui entrent dans le système. C’est le cas de Claude Orbion, agriculteur bio et adhérent de Paysan bio lorrain, qui apporte son aide logistique. « On a construit une agriculture pour exporter, mais pas pour nourrir les gens. Et c’est le monde de la précarité qui nous aide, nous, les agriculteurs, à nous sortir de nos problèmes et à nous redonner espoir en nourrissant les gens autour de nous ! Je me dis que l’agriculture française a raté un truc », ironise-t-il.

À ses côtés, Viviane Tirlicien voit plus loin. Citoyenne du comité d’usagers d’Emplettes et cagettes qui définit le choix des victuailles dans les paniers – « on a la dignité de ce qu’on veut manger ! » aime-t-elle dire –, elle s’adresse aux parlementaires : « Dans nos lois, il y a le droit à l’eau, au logement. Mais il n’y a rien sur l’alimentation. La sécurité alimentaire, elle est où ? »

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