« Plaider coupable » aux États-Unis : Lafarge contre ses cadres – Le procès Lafarge vu par Laurent Binet – 9 novembre 2025

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La même salle, mais deux ambiances. D’un côté, les prévenus physiques, de l’autre la personne morale. Mais comment représenter cette abstraction ? On n’allait pas faire rentrer une bétonnière dans la salle d’audience. C’est donc un être vivant qui s’y colle, un certain Jean-Marc Golberg, membre du Conseil d’administration de Lafarge.

Le visage de Lafarge, officiellement, ce sera lui. Mais son statut, évidemment, n’est pas exactement le même que les autres. Lui ne risque pas la prison. Il est moins concerné personnellement. (C’est sans doute pour ça que je le trouve plus détendu.)

Ce n’est pourtant pas la raison pour laquelle il n’est pas assis avec ses camarades. Tandis que les cinq autres prévenus présents à l’audience sont regroupés ensemble, à droite de la salle, soutenus par leur bataillon d’avocats, lui est curieusement assis à gauche, seul, dans une situation insolite puisque son fauteuil jouxte les bancs des avocats de la partie civile.

Cette bizarrerie a une explication toute simple : dans une procédure parallèle, l’entreprise Holcim, qui a racheté Lafarge en 2015, réclame à Bruno Lafont, PDG de Lafarge à l’époque des faits, et à certains de ses collaborateurs, 200 millions de dommages et intérêts. De quoi faire passer l’envie de s’asseoir côte à côte.

Mais ce n’est pas tout. On connait le contentieux qui oppose le cimentier à ses employés syriens, ouvriers pour la plupart : ceux-ci lui reprochent de les avoir obligés à venir travailler au péril de leur vie, alors même que les routes étaient infestées de groupes armés, parmi lesquels Daech et Al-Nosra. Ce que nous suggère le fossé qui sépare les fauteuils rouges des anciens dirigeants de celui du représentant actuel de l’entreprise, c’est que Lafarge n’aura pas fait preuve, non plus, d’une solidarité débordante envers ses cadres.

Cela, c’est Solange Doumic, avocate de l’ancien directeur adjoint Christian Herrault, qui nous l’explique, quand elle expose le recours en nullité qu’elle a déposé pour son client, en lien avec le versant américain de l’affaire. Il existe en effet aux Etats-Unis une procédure qu’on appelle le plead guilty, le « plaider coupable ».

En gros, il s’agit de reconnaître les crimes et délits dont on vous accuse, en échange d’un arrangement. C’est ainsi que l’entreprise Lafarge, pour ne pas perdre son accès au marché américain, a accepté de payer une amende de 778 millions de dollars, en échange de quoi elle a été libérée de toutes les charges qui pesaient contre elle (du moins aux États-Unis).

Tant mieux pour elle, sauf qu’en signant ce deal, elle a de fait admis sa culpabilité, et par voie de conséquence, celle de ses anciens dirigeants, ce qui les place dans une situation pour le moins inconfortable à l’heure de se défendre devant la justice française.

Un beau jour, ceux-ci ont appris que l’entreprise Lafarge avait reconnu devant la Justice américaine qu’ils avaient « conspiré en vue de versements » à des groupes terroristes, admis « l’illégalité des transactions » et même, cerise sur le gâteau, évoqué un « accord de partage des revenus ».

Dès lors, on comprend mieux le recours en nullité : effectivement, on pourrait considérer que, dans la mesure où les conclusions de ce plead guilty ont été recopiées telles quelles dans l’ordonnance de renvoi qui leur vaut leur présence sur le banc des accusés, les droits des ex-dirigeants n’ont peut-être pas été totalement respectés.

Ce que veut nous dire Solange Doumic, c’est que l’entreprise, dans le cadre d’un « plaider coupable », avait intérêt à avouer tout ce qu’on veut, puis à payer la somme demandée pour solde de tout compte. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en l’espèce, les intérêts de l’entreprise ne convergent pas exactement avec ceux de ses anciens cadres.

Dans la mesure où l’on peut légitimement supposer que les agissements de ces derniers ont été motivés par la volonté de préserver les intérêts de leur entreprise (en l’occurrence, rentabiliser à tout prix une usine qui avait coûté 680 millions d’euros), on serait assez enclin à voir dans l’attitude de Lafarge une légère forme d’ingratitude. À tout le moins, l’entreprise, avec son plead guilty, n’a pas semblé se soucier exagérément de leur sort.

Dans ce procès, Lafarge risque, au pire, moins de 50 millions d’euros d’amende, à mettre en regard des 778 millions de dollars qu’elle a payé aux Américains. Les prévenus de chair et d’os, eux, ex-PDG, ex-adjoint, ex-directeurs de l’usine, ex-responsables de la sécurité, risquent jusqu’à dix ans de prison.

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