L’orthographe, Marguerite1 la manie avec excellence. Correctrice, cette jeune femme exerce un métier de l’ombre, indispensable à tout ouvrage, à tout journal, à tout écrit. Un beau travail ancré dans la langue française, la vérification des informations à l’heure des « fake news », mais aussi dans le contrôle de la mise en forme typographique en coordination avec toute une chaîne de fabrication. La fiche de poste fait rêver ; elle a séduit Marguerite.
Mais l’expérience du métier l’a hélas confrontée à la précarité, au rythme de travail infernal, à l’isolement. Si cette professionnelle de l’écrit est aujourd’hui responsable de la branche de l’édition et de la correction du Syndicat général du livre et de la communication écrite (SGLCE-CGT), c’est parce qu’elle a bien connu les dérives patronales dans ce milieu.
Une expérience amère
Après une licence de lettres, la jeune femme entame un master dans le domaine de l’édition pour « être au plus près des livres ». Toutefois, « déçue » par la fonction d’assistante d’édition à laquelle elle se dédiait, l’étudiante se tourne vers la correction, qu’elle a découverte lors de ses études. « J’avais envie de faire quelque chose de concret, c’est ce que j’ai retrouvé en corrigeant des textes. Tu as vraiment les mains dans le cambouis, c’est ce que j’aime ! » sourit-elle.
Marguerite sait qu’elle se lance dans un métier aux débouchés incertains et précaires. Alors, lorsqu’elle tombe sur l’offre de recrutement des éditions Robert Laffont en 2016, elle saisit l’occasion. « De toute manière, tu n’as pas le choix : tu tombes sur une offre, tu prends », résume-t-elle. Une fois le test passé, l’employeur la pousse à devenir autoentrepreneuse. « C’était une condition pour que je travaille pour eux. » Une pratique répandue dans le monde de l’édition, où ce statut permet aux employeurs de sérieuses économies sur les cotisations sociales patronales.
Free-lance ne rime pas ici avec liberté de choix. « Ils fixaient le tarif, 15 euros de l’heure, bien en deçà des rémunérations d’ordinaire pratiquées dans ce milieu, remarque Marguerite. Les grandes maisons d’édition ont tendance à tirer vers le bas les tarifs. » Tout au long de sa collaboration avec les éditions Robert Laffont, la jeune femme reste précaire. « Heureusement je n’étais pas seule, je n’aurais pas pu survivre avec mon unique salaire », témoigne-t-elle.
La bataille des prud’hommes
Fin 2019, Marguerite finit par recevoir un mail « brutal ». « Après une diminution de ma charge de travail, ils m’annonçaient soudainement qu’ils allaient se priver de mes services car mon travail ne leur donnait pas satisfaction. Je travaillais depuis quasiment quatre ans pour eux ! » Un schéma classique que la responsable syndicale observe quotidiennement. « Le mécanisme est quasiment tout le temps le même, affirme-t-elle. Dire que nous fournissons du mauvais travail est la meilleure méthode lorsqu’un patron veut se débarrasser de nous. »
La jeune femme s’est retrouvée « sans rien du jour au lendemain, sans indemnités de licenciement, sans droit au chômage ». Elle refuse de se résoudre à l’injustice, saisit les prud’hommes avec l’aide du SGLCE-CGT. « J’ai longtemps réfléchi car je sais que le processus est long et surtout éprouvant. Mais, en me renseignant, j’ai décidé qu’il fallait arrêter d’accepter cet engrenage. »
Après trois ans de bataille, le tribunal a tranché : « Ils ont requalifié ma relation de travail en CDI et redéfini mon licenciement sans cause réelle et sérieuse. » Même si la maison d’édition a fait appel, « ce jugement est une première manche gagnée face au dévoiement du statut d’autoentrepreneur ».
Si la décision ne fait pas jurisprudence, elle est précieuse pour mettre en lumière la réalité du métier. « Il est difficile de nous organiser car nous sommes très isolés, mais cette affaire a fait du bruit, se réjouit Marguerite. Aujourd’hui, on reçoit au syndicat de plus en plus de témoignages de correctrices qui se retrouvent dans la même situation que la mienne. Nous agissons à leurs côtés. » Des mobilisations soutenues par le SGLCE-CGT se multiplient pour interpeller le Syndicat national de l’édition (SNE) sur des dérives qui s’institutionnalisent dans le secteur. Ces manifestations sont autant de garde-fous pour prémunir de ces mauvaises pratiques la correction de presse. Marguerite y a trouvé un rebond. Là, bien que précaire, le statut de pigiste lui donne des garanties en termes de protection sociale.
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