La constitution des invisibles – La chronique de Dominique Rousseau – 4 octobre 2025

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En 1993, Pierre Bourdieu publiait un gros ouvrage : la Misère du monde. En 2006, Stéphane Beaud résumait ses enquêtes sociologiques sous le titre la France invisible. En 2014, Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, invite à la création d’un Parlement des invisibles. En 1840 déjà, un médecin, Louis-René Villermé, avait publié un Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.

De ces études, il ressort non une demande de révolution, mais une demande de droits « élémentaires » : le droit de vivre dans un logement décent et un environnement propre ; le droit à une alimentation simple ; le droit d’accès à des soins sûrs ; le droit à l’école ; le droit d’offrir aux enfants quelques jours de vacances ; le droit de se promener tranquillement, de raconter des histoires, de rencontrer des amis, de faire la fête. Le droit, comme on disait autrefois, de s’installer dans la vie ici-bas.

Comme l’a fait, en 1789, le tiers État en inventant l’Assemblée nationale, il faut, aujourd’hui, réinventer le Conseil économique, social et environnemental.

Or ces droits, aujourd’hui encore, font défaut aux « petites gens », aux gens de peu, à tous ces travailleurs précaires, pauvres, intérimaires, chômeurs, ces délocalisés, RMistes, mais aussi ces employés, étudiants en galère, artisans, infirmières, ces travailleurs qui peinent à payer leur accession récente à la propriété dans les campagnes autour de la grande ville. Après le rapport Villermé, une loi sur le travail des enfants limitant l’âge d’entrée dans les usines à 8 ans avait été votée en 1841 ; puis, en 1850, une loi interdisant la location d’habitations insalubres. Aujourd’hui, les lois donnent beaucoup aux gens importants et peu aux petites gens. Car ils ne sont pas visibles, ils sont sans forme institutionnelle.

Là est le problème politique. Tant que la bourgeoisie a été invisible, elle a été sans droits. Tant que les gens de peu resteront invisibles, ils n’auront pas de droits. Pour qu’ils deviennent visibles, il faut une assemblée qui les représente, qui les fasse monter sur la scène publique et qui leur donne une voix dans le débat politique.

Comme l’a fait, en 1789, le tiers État en inventant l’Assemblée nationale, il faut, aujourd’hui, réinventer le Conseil économique, social et environnemental pour en faire une Assemblée sociale avec un pouvoir délibératif égal à celui de l’Assemblée nationale et du Sénat. « Les plus belles idées meurent de ne pas trouver leur véhicule », écrivait Chateaubriand. Il ne servirait pas à grand-chose de vanter le caractère social de la République ou d’allonger la liste des droits sociaux si n’était créée une Assemblée qui, par sa composition, en soit l’instrument normatif.

L’idée n’est pas nouvelle. En 1895, le juriste Léon Duguit affirmait qu’« un pays où la double représentation des individus et des groupes n’est pas assurée n’a point de constitution ». En 1962, Pierre Mendès France écrivait que, « à côté de l’Assemblée qui exprime les diversités idéologiques et politiques, la présence des groupes socioprofessionnels est devenue nécessaire dans une seconde Assemblée ». Et, en 1969, de Gaulle, sous une forme plus compliquée, en avait repris l’idée.

Ce dont la France a besoin, c’est une République nouvelle qui organise la représentation des invisibles et donc les rende visibles et donc accueille leur demande de droits. Une République sociale comme l’affirme l’article premier de la Constitution de 1958, qui continuerait ainsi l’histoire commencée en 1789 quand les révolutionnaires affirmaient que « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ».

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