[ad_1]
Sept mille nouveaux articles mis en ligne chaque jour, jusqu’à 50 000 en pic de production. Shein, le géant chinois de la fast fashion, incarne un modèle économique ultra bon marché, fondé sur la production en flux tendu et la consommation de masse.
Mais, derrière cette façade de modernité et de consommation effervescente, se cache une réalité bien plus sombre. L’enquête menée par ActionAid France, en partenariat avec l’ONG américaine China Labor Watch, révèle les mécanismes d’un système fondé sur l’exploitation des travailleuses et travailleurs.
Une production éclatée, des droits piétinés
L’enquête est réalisée dans la métropole urbaine de Guangzhou, notamment dans le village urbain de Kangle où se concentrent plus de 100 000 habitants sur à peine un kilomètre carré. Elle révèle un mode de production décentralisé, reposant sur des ateliers informels où les conditions de travail sont déplorables.
Ces villages, autrefois ruraux et désormais intégrés à l’urbanisation rapide de la ville, accueillent une main-d’œuvre migrante sous-payée et surexploitée.
Shein s’appuie sur une production fragmentée, pilotée par les données des consommateurs et l’intelligence artificielle. Selon les Amis de la Terre, la plateforme affiche plus de 470 000 références.
L’entreprise expédie chaque commande directement depuis la Chine, en contournant les circuits classiques et en tirant profit des exemptions de droits de douane pour les colis de « faible valeur » (moins de 150 euros en Europe). Ce modèle réduit les invendus et les coûts de stockage.
Mais « le renouvellement permanent de l’offre crée une obsolescence émotionnelle », souligne Salma Lamqaddam, chargée de plaidoyer chez ActionAid France.
Une exposition extrême aux risques
Les ouvriers travaillent dans des bâtiments vétustes, mal conçus et surpeuplés, qui abritent des ateliers de production, souvent installés dans des appartements reconvertis. La sécurité incendie est inexistante, tout comme les issues de secours, et les matériaux inflammables sont stockés sans précaution. Le risque d’accidents est omniprésent.
L’absence de contrat, de protection sociale et d’assurance-maladie place ces ouvriers dans une situation de vulnérabilité extrême. En période de forte demande, les journées dépassent les douze heures, parfois sept jours sur sept, pour des salaires bien en dessous du seuil de subsistance. En période creuse, les ouvriers sont laissés sur le carreau, sans contrat, ni indemnité.
Si Shein a déjà été épinglé par l’ONG Public Eye, en 2021, cette nouvelle enquête insiste sur une organisation du travail ultra-fragmentée, basée sur une sous-traitance en cascade échappant à toute régulation.
« Ce système pousse la flexibilité à un niveau extrême, et, par nature, échappe à toute responsabilité », déplore la responsable de plaidoyer de l’ONG. Les cadences infernales, la rémunération à la pièce et l’absence de régulation plongent les ouvriers dans une spirale d’exploitation.
De son côté, Shein dénonce ce rapport qu’il estime « d’infondé et spéculatif ». Dans un courrier adressé à l’Humanité, la firme assure « consacrer beaucoup de temps, d’investissement et d’efforts pour garantir que les travailleurs de notre chaîne d’approvisionnement soient traités équitablement et conformément aux lois et réglementations locales, ainsi qu’aux normes internationales du travail ».
Les femmes doublement exploitées
Les femmes sont doublement victimes. Elles sont cantonnées à des tâches sous-valorisées, tri des tissus, finitions et souvent moins payées que leurs homologues masculins. Dans de nombreux cas, elles sont obligées de travailler avec leurs enfants, exposés aux risques des machines.
Parfois, leur travail n’est même pas reconnu ni rémunéré individuellement, en particulier lorsqu’elles sont recrutées avec leur conjoint. « On nous a rapporté que lorsqu’un homme est embauché, on lui demande de faire venir sa femme, mais seul l’homme est payé », témoigne Salma Lamqaddam.
Cette configuration expose aussi les ouvrières aux violences sexistes et sexuelles. « Le manque total de mécanismes de protection rend les femmes particulièrement vulnérables aux abus », ajoute-t-elle. ActionAid appelle le mouvement féministe à s’emparer du problème : « Les multinationales sont des terrains de luttes féministes à part entière. »
Les Ouïgours sont-ils exploités pour Shein ?
L’enquête pointe aussi un lien préoccupant entre Shein et le travail forcé des Ouïgours. En 2023, la marque a signé un accord stratégique avec le parc industriel de Guangqing, au Guangdong, qui joue un rôle clé dans l’intégration dans la chaîne textile chinoise du coton du Xinjiang, région où les violations des droits humains sont massives.
Plusieurs entreprises de ce parc sont originaires du Xinjiang, et certaines ont été sanctionnées par les États-Unis pour recours avéré au travail forcé.
Si l’entreprise chinoise basée à Singapour affirme bannir ce coton du marché américain, rien ne l’empêche de l’utiliser pour l’Europe, où aucune législation équivalente n’existe. La marque reconnaît que 1,3 % de son coton provient de sources « non traçables ».
Un vide juridique criant, que les ONG appellent à combler en instaurant un devoir de vigilance contraignant à l’échelle internationale.
Shein, symptôme d’une exploitation systémique
Et ce n’est pas la législation française qui va permettre de lutter contre ces abus. La loi censée encadrer la fast fashion adoptée le 10 juin 2025, par le Sénat, n’est qu’une version édulcorée du texte initial. « Sous pression des lobbys industriels, la loi s’est réduite à cibler les plateformes comme Shein ou Temu, en excluant les grandes enseignes européennes pourtant tout aussi coupables », critique ActionAid France.
En réduisant le problème à une « menace chinoise », le texte détourne le regard d’un « système mondialisé qui valorise le profit de masse, l’exploitation humaine, la répression syndicale et la marchandisation des ressources du vivant, regrette la représentante de l’ONG. Cette loi ne s’attaque pas aux causes structurelles du problème ».
Si le détaillant chinois n’est pas un cas isolé dans l’industrie de la fast fashion, son ascension fulgurante illustre parfaitement les dérives d’un système économique qui repose sur la précarité des travailleurs et l’épuisement des ressources naturelles.
« En l’absence de régulation stricte, le modèle Shein continuera de prospérer, au prix de souffrances humaines et de désastres écologiques » avertit la responsable du plaidoyer d’ActionAid France.
Les conclusions de l’enquête exigent « une transparence totale des chaînes d’approvisionnement » et « de repenser le modèle économique de la mode, en faveur d’un système plus éthique et durable ».
« Notre volonté est de viser moins la marque Shein que le modèle qu’il représente, assure la responsable de l’ONG. Ce n’est pas une anomalie, mais l’enfant d’un système insoutenable. »
Oui, on s’en doute : vous en avez assez
Voir ces messages d’appel au don, ça peut être pénible. Nous le savons. Et on doit bien vous avouer que nous préférerions ne pas avoir à les écrire…
Mais voilà : c’est crucial pour l’Humanité. Si ce titre existe toujours aujourd’hui, c’est grâce au financement régulier de nos lectrices et lecteurs.
C’est grâce à votre soutien que nous pouvons exercer notre métier avec passion. Nous ne dépendons ni des intérêts d’un propriétaire milliardaire, ni de pressions politiques : personne ne nous dicte ce que nous devons dire ou taire.
Votre engagement nous libère aussi de la course aux clics et à l’audience. Plutôt que de chercher à capter l’attention à tout prix, nous choisissons de traiter les sujets que notre rédaction juge essentiels : parce qu’ils méritent d’être lus, compris, partagés. Parce que nous estimons qu’ils vous seront utiles
À l’heure actuelle, moins d’un quart des lectrices et lecteurs qui viennent plus de 3 fois sur le site par semaine nous aident à financer notre travail, par leur abonnement ou par leurs dons. Si vous voulez protéger le journalisme indépendant, s’il vous plaît, rejoignez-les.
[ad_2]
Source link

