Il suffit d’une requête et de deux clics en ligne pour comprendre la nocivité de l’oxyde d’éthylène. Estampillée de quatre logos d’alerte encadrés de rouge, la fiche toxicologique que lui consacre l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) alarme sur ce « gaz extrêmement inflammable », « toxique en cas d’ingestion » ou « par inhalation », qui « provoque de graves brûlures de la peau et de graves lésions des yeux », « peut irriter les voies respiratoires », « provoquer somnolence ou vertiges », « induire des anomalies génétiques », « provoquer le cancer », présente un « risque avéré d’effets graves pour les organes à la suite d’expositions répétées ou d’une exposition prolongée » et « peut nuire à la fertilité (et) au fœtus ».
C’est cette substance, jadis composant du funeste gaz moutarde, que Tetra Médical utilisait pour fabriquer du matériel médical stérile. La société a été liquidée en 2022. Mais le poison fait toujours son œuvre d’intoxication, que la grande majorité des 190 anciens salariés combattent pour certains dans leur chair, la grande majorité devant les prétoires.
Vers des plaintes au pénal ?
C’est à nouveau le cas ce mardi 18 février. Le tribunal des prud’hommes d’Annonay (Ardèche) statue sur la demande formulée par 152 d’entre eux en reconnaissance de leur préjudice d’anxiété, face aux maux que cette substance peut provoquer des années après exposition. Les quatre conseillers n’étant pas parvenus à s’accorder en fin d’année dernière, un magistrat professionnel, juge départiteur venu de Privas, doit donc statuer.
« S’il est accordé, le préjudice d’anxiété reconnaît le danger auquel tous ces travailleurs ont été exposés des années durant. Cette première étape ouvrirait la voie à des plaintes au pénal pour faire reconnaître le préjudice et la faute grave et inexcusable de l’employeur », décrypte Raphaël Foïs, responsable de l’union locale CGT d’Annonay. « Et puis, il y a la reconnaissance en maladie professionnelle, avec l’objectif que l’utilisation de l’oxyde d’éthylène soit non plus définie comme potentiellement dangereuse, mais totalement interdite », ajoute-t-il.
Voilà l’autre champ de bataille. Ce gaz a beau être classé comme cancérogène, mutagène et reprotoxique, il est singulièrement absent du tableau des maladies professionnelles. Seule l’« insuffisance respiratoire chronique obstructive secondaire à la maladie asthmatique » due à des « travaux exposant à des émanations d’oxyde d’éthylène, notamment lors de la stérilisation », donne droit à prise en charge un an par l’assurance-maladie.
Trois ex-salariées sont pour l’heure parvenues à aller au bout de la course d’obstacles vers la reconnaissance en maladie professionnelle, respectivement pour un cancer du sein, un abcès non cancéreux et une cataracte, ouvrant droit à indemnisation du fonds des victimes des… pesticides, l’agriculture étant aussi friande de cette molécule aux propriétés fongicides et biocides.
Catherine, ancienne agent de production passée au contrôle des palettes de compresses stérilisées, a respiré à pleins poumons entre 2006 et 2019 les effluves s’échappant des cartons à tester, sans autre protection qu’une blouse et une charlotte sur la tête. Rétrospectivement, elle s’étonne : « Entre mon cancer du sein en 2019 – j’avais eu un cancer de l’utérus avant –, l’ouverture de mon dossier en octobre 2021, bouclé en décembre suivant, et la reconnaissance en novembre 2022, c’est allé assez vite par rapport aux années que ce genre de dossier prend. »
Lanceuse d’alerte
Ces trois années de combat ont pourtant tout d’un enfer, avec expertises et contre-expertises. « Cathy, c’est notre lanceuse d’alerte, résume admiratif Guy Rousset, militant retraité et fin connaisseur des questions de santé au travail. Lorsqu’elle est venue avec son collègue Alain me raconter ce qu’ils avaient découvert, j’ai été abasourdi. Elle était malade. Mais elle a trouvé la force de constituer un dossier sur tous les dangers de l’oxyde d’éthylène. C’est grâce à ses contacts avec les anciens salariés que l’on a pu tenir des réunions d’information. On a aussi eu la chance de récupérer un dossier monté par le médecin du travail. Grâce aussi aux témoignages de ses collègues, Cathy est parvenue à faire reconnaître toutes les conséquences de ses conditions de travail sur sa santé. »
Celle dont le travail acharné a contribué en grande partie à la mobilisation d’une unité de gendarmerie spécialisée et à l’ouverture d’une information judiciaire par le pôle de santé publique du parquet de Marseille raconte : « Tout ce qu’on a fait m’a permis de ne pas me laisser entraîner vers le fond. Ce qui me fait plaisir, c’est de voir Tetra Médical à la une des journaux. Il faut que tout le monde sache ce qu’on a subi, qu’ils soient un jour condamnés. »
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